Haute Académie Littéraire et Artistique de France
Prix International de Littérature 1993 - Médaille d’Argent 1993
Une goutte s’accrocha au velours d’une fougère, puis glissa lentement jusqu’au sol délavé. Un peu plus loin, une autre goutte défigura les traits immobiles du lac. En aval, près du petit port, de frêles barques se reposaient, doucement ballottés par le vent qui grandissait. Le souffle coucha doucement les roseaux alors que se couvraient de nuages la plaine aux reflets changeants… Le ciel se déchira soudain dans un coup de tonnerre. Aussitôt, la pluie se mit à tomber, lentement, odorant l’atmosphère du parfum de la terre humide. Un éclair illumina, dans sa quête de nourriture, le vol d’un aigle royal… La giboulée battit plus fort sur la fenêtre de toiture contre laquelle ma tête ravissait la fraîcheur. Mes yeux étaient, par les eaux du lac traversées de tristes vaguelettes, absorbés au point d’être un avec ce qui m’entoure… Un éclair paru non loin : le tonnerre fit trembler la vitre dangereusement. L’ondée ralentit peu après ; puis cessa. De lourds nuages défilaient rapidement, ombrageant la plaine de cette teinte lugubre
Je m’habillais avec célérité d’un ciré jaune, et de bottes de caoutchouc, puis sortais. J’empruntais à la hâte le chemin qui s’enfonçait au sein de la forêt derrière la maison. Les fougères vertes et hautes étaient trempées. La forêt était pleine de parfums. Silencieuse. L’humus chatouillait mes narines de ses senteurs délicates ; la terre grasse collait à mes bottes ; je gravis rapidement un monticule en m’aidant des branches à faible hauteur et de racines découvertes. Je parviens ensuite à une vaste clairière illuminée par un rayon de soleil qui était parvenu à crever le cortège vaporeux ; l’endroit me parut plus féerique à ce moment là : il était parsemé de fleurs à forte tonalité de violet qui pour l’instant étaient fermées, conservaient leur secret niché au creux de leurs pétales ; une fois ouverte, elles me consacreraient une heure de vrai bonheur jusqu’à la saison prochaine…
Les nuages voilaient de nouveau le soleil. Je m’accroupis dans l’herbe gorgée d’eau, les yeux au maximum de leur ouverture. Soudain, une petite lumière apparue au coeur d’une fleurette ; puis un peu plus loin, une autre, et ici… et là… et encore là… La clairière fut bientôt le lieu privilégié de fleurs lumineuses ; mes yeux n’en perdaient pas une miette… Brusquement, la clairière se couvrit d’un son que même un poète ne saurait décrire par sa beauté : les jacinthes des bois s’ouvraient ! Aussitôt, les lucioles s’envolèrent d’un commun accord, dans tous les sens… Leur petite lumière jaune formait un nuage indescriptible et ensorceleur. J’étais autrement séduit par les merveilles de Dame Nature… Les lampyres se regroupèrent lentement par deux. Ils disparurent dans la forêt environnante ; il ne resta au bout d’une heure que quelques retardataires à la danse secrète de leur amour…
Je repartis quelques instants après, le coeur à demi gonflé, un sourire lointain aux lèvres… La pluie s’était mise à tomber au moment où j’arrivais à la maison. Je me dévêtais tranquillement et parcouru hagard le chemin de ma chambre. Je passais devant la cuisine où une bonne odeur de soupe aux légumes imprégnait mes narines. A cet instant, la voix de ma mère retentit de là:
“- Qu’est ce que tu peux bien trouver à faire dehors par ce temps… Serais-tu fou ? !”
Je gravis les nombreuses marches de bois grinçantes qui conduisaient à ma chambre, et m’allongeais sur le lit, les yeux levé vers le plafond blanc traversé d’une fine lézarde.
« Non ! Vraiment ! Les grands ne comprendraient pas ! »
superbe